Les Talents d’Occitanie

Clara Hardy fait renaître la soie des Cévennes et séduit le luxe

Designeuse de formation, Clara Hardy a mis au point un procédé breveté qui transforme la fabrication de la soie. Depuis les Cévennes, sa société Sericyne, présente à la Design Week de Milan d’avril dernier, fournit de grandes maisons de luxe mondiales et réécrit l’histoire d’une filière disparue.

Clara Hardy transforme la fabrication de la soie et fait revivre la filière en Occitanie.

Crédits : ©Sericyne

Chez Sericyne, tout part d’un geste de détournement. À l’École Boulle, Clara Hardy ne cherche pas à perfectionner l’existant : elle change la règle du jeu. Plutôt que d’observer la soie telle qu’elle est produite depuis des siècles, elle imagine un autre procédé. Et si les vers à soie pouvaient tisser autrement ? Non plus en cocons mais à plat sur des surfaces directement exploitables. Cette idée, encore expérimentale à l’époque, devient le fil conducteur de son parcours. Formée aux arts appliqués, puis en Master 2 Design et Innovation à l’École Normale Supérieure, Clara Hardy explore les matériaux avec une approche à la fois scientifique et artistique, attentive aux gestes artisanaux autant qu’aux potentialités techniques. Le procédé ne se stabilise qu’après plusieurs années de recherche. Brevets à la clé, l’entreprise voit le jour il y a onze ans et fait émerger une matière à part : une feuille de soie entièrement naturelle, produite à plat par les vers à soie. « Cette soie est à la fois très légère et très résistante, proche de l’organza par son aspect », précise Clara Hardy. À partir de cette base, Sericyne développe toute une palette d’applications pour le luxe : habillage d’objets, écrins, éléments horlogers ou pièces pour la parfumerie.

Le N°5 qui change la donne

C’est un projet mené avec la direction artistique de Chanel qui a offert à Sericyne sa première grande visibilité : « À l’occasion de Noël 2024, raconte Clara Hardy, nous avons réalisé, en édition limitée, un habillage très beau et délicat pour le flacon du parfum CHANEL N°5. Ce projet, structurant pour l’entreprise, nous a permis de nous positionner comme un acteur du secteur du luxe aux côtés d’une des maisons les plus prestigieuses. » Pour la suite, de nombreux projets sont en cours, bien que confidentiels. L’entreprise poursuit son développement à l’international  : elle compte parmi ses clients des maisons horlogères suisses, un centre de recherche en Italie, ainsi que des partenaires et clients au Japon. Elle a également participé, en avril dernier, à la Milan Design Week, qui célébrait sa vingtième édition, le plus grand rendez-vous mondial dédié au design et aux matériaux.

Ce rayonnement international contraste avec l’ancrage très local de la production, dans les Cévennes. Pour installer sa manufacture, Clara Hardy a en effet choisi le berceau historique de la sériciculture française. Une piste la conduite au Musée de la Soie de Saint-Hippolyte-du-Fort, qui lui signale Michel Costa, l’un des derniers éleveurs professionnels de vers à soie du pays. La rencontre est décisive. « Il avait un hectare de mûriers qui permettent de nourrir les vers à soie ; il a accepté de partager ses mûriers et son savoir-faire et de m’accompagner dans les débuts du projet. » Sericyne s’installe dans une ancienne magnanerie du village de Monoblet, à une cinquantaine de kilomètres de Nîmes et de Montpellier. Pour la première fois depuis des décennies, une production de soie française reprend à échelle professionnelle. « Nous écrivons une nouvelle histoire dans les Cévennes en redynamisant le territoire et en faisant revivre le patrimoine local », se réjouit Clara Hardy. Entre mai et octobre, la manufacture tourne avec des saisonniers et des artisans partenaires. À l’année, une dizaine de personnes pilote l’ensemble de la chaîne, de l’élevage jusqu’aux livraisons.

Une entreprise qui change de dimension

Onze ans après sa création, Sericyne a quitté le stade artisanal de ses débuts pour entrer dans une nouvelle phase de développement. Depuis trois ans, Pierre-Jean Querquant, ingénieur en matériaux, coordonne un programme de R&D, mené en partenariat avec des acteurs comme Eurofins et Intertek. Cette montée en puissance s’accompagne de l’exploration de nouveaux marchés, notamment dans les patches cosmétiques et la petite maroquinerie. L’entreprise bénéficie par ailleurs du soutien de l’agence de développement économique Alès Myriapolis et de la Région Occitanie, à travers des dispositifs d’aide à l’innovation et des programmes européens dédiés à la valorisation de la soie. À la tête de cette trajectoire, Clara Hardy continue d’explorer les possibilités d’une matière qu’elle a contribué à faire émerger avec en ligne de mire une ambition claire : inscrire durablement cette soie nouvelle dans les chaînes de production du luxe, au croisement de l’artisanat et de l’industrie.