
Face à l’été caniculaire et très sec vécu en Occitanie, Éric Servat appelle à anticiper
Crédits : ©Astrid di Crollalanza
À 69 ans, Éric Servat a vécu toute sa vie avec un lien fort avec l’eau. Enfant, il résidait au Sahel. Il garde encore en mémoire le retour de la saison des pluies, « qui redonnait le sourire aux gens, après des mois sans une goutte tombée du ciel ».
L’homme est devenu une référence dans les domaines des changements globaux et des ressources en eau : président du Comité national français du programme hydrologique intergouvernemental de l’Unesco, membre de l’Académie des Technologies, et fondateur, en 2021, du Centre international Unesco sur l’eau Icireward à l’Université de Montpellier.
Ce dernier est sa grande œuvre. Icireward fédère en effet 18 laboratoires – « Éric Servat a réussi à faire travailler ensemble des laboratoires qui se faisaient concurrence. Il a de vraies qualités de diplomates ! » confie Benoît Gillmann, fondateur de Bio-UV Group (traitement de l’eau, Lunel), 13 institutions, 450 chercheurs et 150 doctorants.
Âge et statut obligeant, il en est désormais le directeur honoraire - c’est Olivier Barreteau qui a pris les commandes, aux côtés de Chrystelle Montigny. Mais Éric Servat, auteur du « Grand Défi de l’eau » (HarperCollins, 2025) et conférencier de talent, garde un rôle actif. Avec un œil avisé sur l’actualité récente et les enjeux à relever.
Que retenir de l’été caniculaire et très sec vécu en Occitanie ? « Il faut se décider à anticiper », explique-t-il à Occitanie News. « Il ne faut surtout pas le considérer comme une exception. Ces étés longs, secs et caniculaires, nous aurons à les affronter de plus en plus souvent. Sols desséchés, agriculture en souffrance, cours d’eau au plus bas… Les nappes ont plutôt bien résisté grâce à un début d’année très pluvieux, mais sans l’hiver dernier, exceptionnellement pluvieux, nous serions en grande difficulté. Il faut donc enfin se décider à anticiper. »
Les projets en cours au sein des équipes du Centre international Icireward, travaillent à des réponses scientifiques de long terme : connexions entre modèles climatiques à évolution des ressources en eau, notamment l’été ; Détection des polluants à des concentrations toujours plus faibles, et leurs traitements ; Amélioration des membranes de filtration, avec à terme un dessalement moins énergivore.
Dessalement de l’eau de mer, Aqua Domitia… Un panel de solutions. Le chercheur se dit « persuadé » qu’il faudra, à certains endroits comme les Pyrénées-Orientales, dessaler l’eau de mer. Éric Servat voit d’un bon œil le projet de prolongement vers les Pyrénées-Orientales d’Aqua Domitia, qui achemine l’eau du Rhône pour irriguer la plaine du Languedoc. « C’est un élément de la solution, complémentaire à d’autres. Les transferts entre bassins sont raisonnables dès lors qu’ils sont bien mis en œuvre et contrôlés. Le Rhône conservera un débit important, même si celui-ci évoluera. En couplant modèles climatiques et hydrologiques, on peut évaluer précisément la ressource disponible. Il s’agit de venir en aide à nos concitoyens des Pyrénées-Orientales, qui vont être en difficulté : on voit ce qui se passe l’été de l’autre côté de la frontière, dans la région de Barcelone, en matière de pénurie d’eau. »
Il prône aussi un changement d’approche de la part des décideurs et des citoyens. « Il n’y a pas de solution miracle. Il faut changer d’état d’esprit : on ne peut plus aborder l’eau sous le seul angle de l’émotion ou de la gestion de crise. Je suis persuadé qu’on fait évoluer les comportements en embarquant les gens dans l’action, pas en les culpabilisant. » Les solutions doivent aussi s’inspirer de pays où l’eau manque déjà depuis longtemps - logique mise en œuvre par le pôle innovant du Water Reuse Institute, à Mèze (Hérault) : « Sur le plan technologique, les Plans eau du Sénégal ou du Maroc reposent sur des solutions auxquelles nous pouvons déjà penser : réutilisation des eaux usées traitées, dessalement, retenues, interconnexions, transferts entre bassins. Ce que nous avons oublié, c’est la dépendance de nos sociétés à l’eau. On ne la voit plus qu’en ouvrant le robinet, sans se demander d’où elle vient. La technologie sera indispensable, mais chacun doit d’abord se souvenir de la place de l’eau dans son quotidien ! »
Cet optimiste né veut croire en l’ingéniosité humaine pour trouver des parades. « Chaque jour, chercheurs, entreprises et gestionnaires publics travaillent à surmonter ces difficultés : cette capacité d’action, on ne la mentionne pas assez » , décrit-il.
Un point de vigilance cependant, après la liquidation, cet été, du pôle de compétitivité Aqua-Valley, dont il a été vice-président pendant 12 ans. « C’est un mauvais coup porté à la question de l’eau. Ce pôle donnait vie à une filière complète, en réunissant entreprises et laboratoires de recherche. Si la technologie n’est pas toute la réponse aux difficultés que nous rencontrons, elle en est un élément incontournable. Que l’État laisse disparaître un tel pôle est révélateur de la faible importance accordée jusqu’ici à l’eau, et c’est d’autant plus incompréhensible que le potentiel régional est considérable. L’écosystème régional et les liens entre recherche et entreprises sont sans égal en France. Les Universités de Montpellier et de Toulouse sont très performantes, et un tissu riche de grands groupes, d’ETI et de PME maîtrise quasiment tous les domaines techniques de l’eau, avec une vraie capacité d’export. Cette capacité à innover et à exporter doit absolument être encouragée. »
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