Les Talents d’Occitanie

Pierre Bahurel veut faire de Mercator Ocean International la voix européenne de l’océan

Pierre Bahurel dirige Mercator Océan International, centre de prévision océanique créé à Toulouse il y a plus de trente ans. Scientifique, manageur et négociateur auprès des États et des instances internationales, il prépare la transformation de Mercator Ocean en organisation intergouvernementale.

Pierre Bahurel, directeur général de Mercator Ocean International

Crédits : ©Xavier Boymond

Rien ne prédestinait vraiment Pierre Bahurel à l’océan : enfance à la campagne, prépa scientifique, École polytechnique. Le déclic viendra d’ailleurs : du service militaire dans la Marine nationale. À bord d’un bâtiment de plongeurs basé à Cherbourg, il est alors chef de quart et côtoie les plongeurs-démineurs chargés de faire exploser les mines remontées par les pêcheurs. Il passe son brevet de plongeur et l’océan devient le continent qu’il ne quittera plus. Depuis, l’océan est entré en première ligne du dérèglement climatique et Pierre Bahurel s’est engagé à vie dans une mission : faire en sorte que chacun s’approprie ce qu’il représente vraiment, non pas un décor bleu sur la carte, mais la condition de survie d’une planète couverte d’eau à 70 %.
 

L’océanographie, une discipline au chevet de l’océan

« L’océan, explique Pierre Bahurel, absorbe à lui seul environ 90 % de la chaleur excédentaire générée par les activités humaines, contre à peine 1 % pour l’atmosphère : sans lui, elle serait restée dans l’air. Mais l’océan en paie aussi la facture : il s’acidifie, se réchauffe et subit des vagues de chaleur marine toujours plus intenses. » Ces canicules peuvent se produire jusqu’à trois mois d’affilée en Méditerranée. C’est précisément pour mesurer et anticiper ce type de phénomènes qu’une discipline s’est imposée en Europe : l’océanographie opérationnelle.

Mercator Ocean, que Pierre Bahurel a contribué à créer, en a fêté ses trente ans en 2025. « Quand je suis arrivé à Toulouse, je pensais repartir au bout de trois ans pour faire autre chose », confie-t-il. S’il est resté, c’est que son métier n’a cessé de se réinventer : tour à tour scientifique, bâtisseur d’un outil opérationnel, puis négociateur auprès des gouvernants avec toujours la même ambition : imposer l’océanographie comme une discipline à part entière, dotée des attributs d’un service d’intérêt général.

« Aux débuts de Mercator Ocean, se souvient Pierre Bahurel, dès qu’un sujet devenait opérationnel, il fallait aller voir ‘les grands frères’ de la météo ou du spatial. Aujourd’hui c’est différent : nous avons une approche interdisciplinaire et travaillons avec des spécialistes en océanographie physique, biologie marine, écologie, climat, économie, anthropologie et sciences sociales. Cela permet à la communauté scientifique de proposer une lecture intégrée des transformations du système Océan- Humanité. » Cette approche s’est notamment concrétisée avec le Baromètre Starfish dont la seconde édition a été publiée en juin dernier. Cet outil de connaissance de l’océan s’appuie sur un comité scientifique international réunissant 29 experts issus de 14 pays. Pierre Bahurel en est le directeur opérationnel.
 

Un pôle de référence pour l’observation des océans

« Nous vivons une période inquiétante pour la santé de l’océan, confie Pierre Bahurel, mais aussi enthousiasmante car il y a une forte ambition européenne. L’évolution s’est faite au fil du temps… et de centaines de réunions et de rendez-vous internationaux ! »

En 2014, Mercator Ocean est devenu délégataire de Copernicus Marine Service, le programme de l’Union européenne de surveillance de l’environnement marin. La Commission européenne reconnaît Mercator Ocean comme le socle de la modélisation océanique mondiale et appelle à un changement d’échelle.

« En 2025 à Nice, raconte Pierre Bahurel, l’Union européenne a posé les bases du Pacte européen pour l’océan, qui fixe un cadre commun pour renforcer la connaissance et la protection de l’océan » En 2026, elle lance une nouvelle initiative, OceanEye, visant à renforcer les capacités européennes d’observation de l’océan, et à mieux les connecter au système mondial d’observation. L’objectif est notamment de porter la contribution européenne à 35 % de ce système mondial d’ici 2035 (30% aujourd’hui) et de permettre à l’Europe de représenter 35 % du marché mondial des technologies d’observation de l’océan. À travers son implication dans Copernicus Marine et dans le Jumeau Numérique Européen de l’Océan, Mercator Ocean apportera sa contribution à OceanEye.

Face à l’accélération des changements qui affectent l’océan et au développement rapide des capacités technologiques pour les observer et les anticiper, notamment grâce à l’intelligence artificielle, il devient essentiel de renforcer aussi la gouvernance à l’échelle européenne. C’est dans cette perspective que Mercator Ocean se transforme en organisation intergouvernementale (OIG). « Cette nouvelle institution s’appellera Mercator International Centre for the Ocean et permettra à toutes les politiques européennes liées à l’océan de disposer de la stabilité et de la gouvernance partagée dont elles ont besoin. »

À la tête de la première organisation intergouvernementale basée à Toulouse

La convention internationale qui fonde la future organisation Mercator est ouverte à la ratification des trente États participant à Copernicus, ainsi que de Monaco, avec un démarrage visé en 2028. Le calendrier est serré car chaque ratification dépend des agendas politiques nationaux. Mais après des années passées à convaincre les instances, les agences et les États, Pierre Bahurel estime aujourd’hui être sur la bonne voie.

L’histoire de Mercator Ocean va continuer à transformer Toulouse. Pierre Bahurel a obtenu l’assurance que l’OIG y sera implantée : dans les années à venir, la Ville rose et l’Occitanie vont s’affirmer un peu plus comme pôle international de la science et de l’économie bleue. Ville sans façade maritime, Toulouse compte déjà un millier d’océanographes et de professionnels liés à l’océan, dans l’industrie et dans la recherche, aux côtés d’acteurs comme Airbus, Thales, le CNES ou CLS. Le territoire dispose d’une capacité rare à surveiller l’environnement dans son ensemble - satellites, météo, océan, numérique -, une identité singulière à l’échelle mondiale. Pour Pierre Bahurel, c’est une occasion historique de donner une voix à l’océan et de faire grandir l’accès à la science : « Mercator Ocean porte la conviction que les connaissances doivent être largement diffusées et partagées. Tout ce qui est produit est libre et gratuit, destiné à créer de la valeur, qu’elle soit scientifique, commerciale ou militaire. »

Cette ambition a un prix : il va falloir faire grandir les effectifs qui pourraient passer de 120 actuellement à 300 personnes - en partie sous statut de fonctionnaires internationaux - et construire un nouveau bâtiment digne d’une organisation intergouvernementale.

Pour l’instant, Mercator Ocean est installé près de la Halle des machines, dans le quartier Montaudran à Toulouse ; du haut de la tour, il n’y a aucune chance de voir la mer. Cet horizon sans océan ne trouble pas Pierre Bahurel. Dans sa vie personnelle, il a besoin du contact de la mer (la Méditerranée et les Cyclades de préférence) mais dans sa vie professionnelle, il sait que l’attachement à l’océan n’a pas besoin d’être vécu au bord de l’eau pour être utile.